La conférence de Dominique faisait suite à celle de Christine Faïon sur la musicothérapie. Et cette dernière avait écrit sur le tableau la citation suivante : “Toute âme est une mélodie qu’il s’agit de renouer” de Stéphane Mallarmé. Dominique a veillé à ce qu’elle reste en place pendant sa conférence !

Je vous laisse goûter et savourer ces notes prises lors de sa conférence – qu’elle a accepté de corriger et compléter pour en faire ce qui suit !

Alain Scohy

 

Zone de Texte:  Dominique CAMPAGNA au congrès 2009 de l’Institut Paracelse

La POLLUTION des enfants

J'ai eu une année difficile en tant qu'être humain et en tant que thérapeute, pour deux raisons :

– La première est la montée de la violence dans les écoles, concernant des enfants de plus en plus jeunes, qui s'attaquent à des adultes représentant l'autorité ;

– L'autre est l'arrivée dans mon cabinet d'enfants “possédés”. Je ne sais pas comment il faudrait définir ces enfants-là. Il y a eu une fillette de 8 ans et demi, qui venait de passer 8 jours à l'hôpital pour une cure de sommeil ; depuis des mois, elle était empêchée de dormir par des angoisses et des cauchemars terribles, pleins de sang, de violence, de couteaux, dont elle menaçait d'ailleurs les membres de sa famille au cours de crises qui terrifiaient ses parents. A 8 ans et demi, elle avait le visage d'une folle, d'une sorcière.

J'ai ressenti une grande peur et une vive colère devant ce gâchis de l'enfance, d'autant que l'on nous gave de réflexions sur la pollution de la nature qui nous entoure, mais que je n'entends jamais parler de la pollution de la nature humaine. Or il y a là, pour moi,  une situation grave et urgente.

La pollution, c'est quelque chose qui ne se trouve pas à sa place, et que le milieu dans lequel cette chose évolue ne peut pas transformer, ni assimiler, ni rejeter.

Cette définition de la pollution correspond tout à fait à ce qui se passe au niveau des enfants ; on laisse pénétrer en eux, par les yeux et les oreilles, le chaos du monde extérieur, alors qu'ils ne sont pas du tout prêts à l'élaborer, ce qui en fait un poison violent. C'est ce poison qui  donne sa couleur et sa nocivité à leur façon d'être dans ce monde.

Pourquoi  des classes entières d'enfants vont-elles ramasser dans les rivières les ordures que les adultes (leurs parents) y ont abandonnées ?

Pourquoi les enfants de moins de 14 ans ont-ils accès aux mêmes informations que les adultes quand ils n'ont pas encore les outils neurologiques pour peser et juger, et surtout pour agir ?

Pourquoi y a-t-il tant de réformes et de contre-réformes au niveau de l'éducation nationale, dont la cadence montre bien qu'il n'y a pas de réflexion profonde sur ce qu'est un enfant, comment il se construit, quels sont ses besoins ?

Nous marchons actuellement sur la tête.

Ma première réflexion a été de me dire que l'humanité était foutue. Puis, j'ai repris mes esprits et me suis dit que ces actes barbares étaient de l'ordre de l'animalité, des pulsions les plus primaires qui sont en l'homme et qui ne sont que de l'ordre de la survie, mais pas de la vie, pas de la vie humaine en tous cas.

Nous entendons beaucoup parler du corps et de l'esprit ; même dans ce congrès, nous n'avons entendu parler de l'âme que le deuxième jour, dans une conférence sur la musicothérapie, thérapie par l'art donc. C'est intéressant pour le reste de mon discours.

Le corps et l'esprit sont bien pris en compte par l'éducation nationale. Le corps de l'enfant peut se développer pendant les séquences de psychomotricité à la maternelle, même si je sens venir les apprentissages précoces comme la lecture à partir de 5 ans. Puis l'esprit de l'enfant est sollicité dès 6 ans, au CP avec les apprentissages cognitifs.

Qu'en est-il du 3ème élément, la région rythmique, celle du cœur, dont le rôle est de relier les deux autres pôles : celui de la volonté dans le métabolisme du bassin, et celui de la pensée dans la tête ?

Cette région rythmique du milieu du corps baigne à la fois le métabolisme et la tête avec du sang et de l'oxygène ; mais pas seulement. Cette région intermédiaire, la poitrine, est le siège de l'âme. L'âme qui relie en elle la volonté et la pensée pour les transformer en acte, car les bras et les mains participent également de cette instance de l'Être, ce qui se voit facilement : ils sont attachés au tronc. Les bras et les mains sont l'outil de l'âme pour se manifester dans le monde ; elle manifeste à l'extérieur ce qui se trouve à l'intérieur, et ce sera de beaux actes, de belles actions, de beaux gestes si cette âme a été nourrie selon ses besoins.

Cette région médiane est également le siège du langage. La voix repose sur le diaphragme, et nous savons bien aujourd'hui à quel point notre voix est soumise aux fluctuations de nos émotions, lesquelles se disent dans la poitrine. Quel désastre que le langage de nombreux enfants aujourd'hui, et si ce que je vis, je ne peux pas l'exprimer par des mots, je l'exprime par des gestes, plus ou moins beaux et plus ou moins adaptés.

L'âme n'est presque jamais prise en compte. Sa nourriture est le beau ; or, nous savons comment sont vécus les cours de musique ou d'art plastique dans les établissements scolaires : ce n'est pas directement rentable, cela ne sert à rien. Le grand mot est lâché : “cela ne sert à rien”, comme si nous devions nous résigner, comme des animaux, à ne plus faire que ce qui nous est directement utile, comme si “le gratuit” n'était plus la signature même de ce qui est humain.

L'enfant a tout ce qu'il faut en lui pour se redresser et marcher à 1 an, mais nous savons également qu'il ne le fait que si d'autres adultes sont debout et marchent autour de lui. Il en est de même pour toutes les étapes de l'évolution de l'enfant ; elles ne peuvent se faire que si d'autres humains, autour de lui, ont déjà franchi ces étapes ; le langage est concerné par cette loi, ainsi que l'âme à laquelle il est lié. Faut-il en penser que les adultes éducateurs, modèles, initiateurs etc., n'ont plus d'âme ?

20 ans après que le docteur Olaf Kob a écrit son livre sur les drogués dont le titre était : “L'âme en manque”, faut-il parler aujourd'hui de manque d'âme ? Que nous arrive-t-il ?

L'âme, liée à la respiration, connaît son plus grand développement à partir de 7 ans (de même que les poumons) ; or cette période de 7 à 14 ans est considérée même par la psychologie, science de l'âme, comme une période de latence, alors qu'elle est la période de la construction du corps astral, c'est-à-dire du monde de l'âme chez l'enfant.

Le Docteur Revol, bien connu à Lyon pour son service hospitalier conçu pour les enfants dyslexiques et les enfants précoces, est venu dans une conférence, dire devant 650 personnes que la dyslexie n'est pas grave, que les enfants précoces vont bien, et surtout que les hyperactifs vont enfin avoir de bonnes notes à l'école grâce à la Ritaline, médicament au sujet duquel il ne tarit pas d'éloges.

J'ai eu en traitement un jeune homme qui avait pris de la Ritaline pour hyper activité ; le traitement a été stoppé vers 14 ans, l'âge auquel les pulsions sexuelles commencent à se manifester, parce qu'il devenait dépressif. Il a alors violé sa petite cousine de 3 ans. Parce qu'au lieu de l'aider à organiser son système nerveux, on a préféré le droguer, il n'a construit aucune barrière morale pour contenir ses pulsions animales et s'est ainsi retrouvé à 14 ans devant un tribunal, auquel la seule réponse qu'il a pu donner fut : “je n'ai pas pu m'empêcher”.

Quant aux enfants précoces, ce sont des enfants qui n'ont pas été sécurisés, protégés pendant leur petite enfance, et qui ont été obligés de développer précocement leur vigilance et leur intelligence. Au niveau du corps et du psychisme, ils vont globalement très mal.

Il devient urgent et important de retrouver le chemin de la nature de l'âme :

– De faire réapprendre des poèmes par cœur aux enfants au moins jusqu'à 10 ans, même s'ils ne comprennent pas ce qu'ils récitent (Ah… la dictature de l'intelligence) ;

– Les enfants de 7 à 14 ans doivent faire des travaux manuels qui rendent leurs bras et leurs mains intelligents, ce qui n'a aucune chance de se réaliser à l'aide des consoles de jeux. Le schéma corporel qui s'inscrit alors dans leur corps est celui de deux doigts, le pouce et l'index, directement reliés au tronc. Comment s'étonner alors, et comment leur reprocher, leurs gestes inappropriés, puisqu'ils n'ont pas de bras ?

De plus l'intelligence des mains devient intelligence du cerveau, ce n'est donc pas du temps perdu.

– Ils doivent s'exercer à tous les arts, pour mettre du beau et du gratuit dans chacun de leurs actes.

– Enfin, pour nourrir leur langage, chacun devrait avoir à cœur de leur raconter des contes, des mythes, des légendes, des épopées – ce cadeau d'amour dont parlait Bruno Bettelheim – ce qui aurait un double avantage : leur proposer un beau langage, et leur faire découvrir le monde non pas encore tel qu'il est, mais à travers des images, car le langage de l'âme, c'est l'image.

En laissant entrer trop tôt la réalité du chaos du monde extérieur à l'intérieur des enfants, nous commettons un véritable crime contre l'enfance, car durant cette septaine qui va de 7 à 14 ans, la conscience de l'enfant est encore dans le rêve (elle ne s'éveillera réellement qu'à 14 ans, d'où la crise de l'adolescence), et elle n'est pas encore un pouvoir qui peut aider l'enfant à se protéger de  ce chaos et de sa violence.

Seulement voilà, nous sommes pressés d'en faire de petits singes savants... Et ce qui m'étonne toujours, c'est que l'on puisse avoir une idée aussi décalée de ce qu'est la précocité.

En neurologie, nous disons : “précocité n'est pas maturité”.

Mais cela semble toujours gratifiant pour les parents et les enseignants, de voir un enfant (comme je l'ai vu dernièrement), être capable de réciter l'alphabet à l'endroit et à l'envers à 3 ans et demi.

Pour aider les gens à comprendre ce que la précocité a de monstrueux, au sens étymologique du terme, je leur propose une image terrible en leur disant que les jeunes filles peuvent bien commencer à procréer à 12 ans, puisqu'elles sont prêtes physiquement à le faire et que nous sommes une population vieillissante. Nous sentons bien alors ce qu'il y a de décalé dans cette image. Mais c'est un bon exemple pour comprendre  la différence entre l'humain et l'animal.

Les jeunes sont prêts physiquement à procréer vers 12 ans ; or ils attendent plusieurs années pour le faire. Que se passe-t-il pendant tout ce temps ?

Il se passe quelque chose d'essentiellement humain, qui est l'élaboration des sentiments, ce qui permettra au jeune d'avoir une sexualité non seulement procréatrice selon les besoins biologiques, mais aussi une sexualité liée à l'amour selon les besoins humains.

Le temps et l’attente

Cela m'amène à parler du temps et de l'attente, notions essentiellement humaines.

En retrouvant le chemin de l'âme et en lui donnant une nourriture adéquate, l'enfant vivrait dans son corps (et il en aurait ainsi un souvenir indélébile) ce qu'est le temps, ce qu'est l'attente. Car la respiration – traduction physique de la respiration suprasensible de l'âme : sympathie-antipathie – se fait non pas sur deux temps, mais sur quatre, voire cinq temps : un temps d'inspir, un temps d'apnée, un temps d'expir, un ou deux temps d'apnée. Ce qui montre bien que nous avons tout notre temps, même pour respirer.

Cette conscience alors pourrait devenir une conscience sociale, de la même façon que tout apprentissage corporel aide à l'élaboration de concepts. Et cela viendrait contrebalancer le “tout, tout de suite” des générations actuelles.

Les enfants qui vont dans nos cabinets de thérapie ne savent plus respirer, mais ce n'est pas pour cela qu'ils viennent. C'est pratiquement toujours pour des problèmes scolaires (rentabilité, rentabilité) !

Si je considère cette âme qui – n'étant pas reconnue ni respectée ni nourrie – est vide, alors je peux bien comprendre comment elle est le réceptacle idéal de toutes les saloperies qui traînent autour de nous, et comment elle est la proie des pulsions archaïques qui montent allègrement à son assaut sans trouver la moindre résistance. Ce qui se traduit très souvent par un langage ordurier et quelquefois par des actes criminels.

Comme toujours, quand les enfants vont mal, j'ai envie de m'adresser aux adultes, aux parents. Et il me vient cette question :

– De quelles pathologies, de quels conflits êtes-vous victimes pour être à ce point démissionnaires devant vos enfants ?

Quel écho les parents de cet enfant giflé par son instituteur – qu'ils ont envoyé devant la justice – ont-ils trouvé en eux face à leur enfant giflé ?

Qu'ont-ils à guérir de leur propre enfance pour remettre ainsi la responsabilité de l'éducation de leur enfant entre les mains des spécialistes, psychologues, orthophonistes, pédopsychiatres, etc., qui n'ont qu'une vue partielle de l'enfant ?

Mais nous ne devons pas négliger non plus l'aspect spirituel de ce problème.

Je me demande si la dureté de certains enfants n'appartient pas au balancier de l'histoire et si elle n'est pas la compensation de générations d'enfants élevés à coups de ceinture et d'humiliations ?

Cela pourrait expliquer en partie notre aveuglement, cet aveuglement qui fait que les dentistes, en cas d'encombrement dentaire chez leurs petits patients, arrachent de préférence les prémolaires, qui sont les seules dents que les animaux n'ont pas en commun avec l'être humain.

Toutes les pistes sont à explorer afin de redonner leur enfance aux enfants. Car en faire des adultes miniatures ne fait que leur enlever toute chance d'être un jour des humains accomplis.

Dominique Campagna

Thérapeute

Association Passerelle
Route de la Garenne
69210 Sourcieux Les Mines
 Email : association.passerelle@wanadoo.fr